vendredi 19 octobre 2012

Le fantôme dans le mécha (teaser)


Hop! Après l'introduction, et comme je suis d'humeur, voici le teaser pour Le fantôme dans le mécha!

Avec l'autorisation des éditeurs, voici le début de la nouvelle Le fantôme dans le mécha (genre: science-fiction), disponible dans le numéro 184 de la revue Solaris (automne 2012). Ce récit est particulier pour deux raisons : 1) c'est la première histoire "sur commande" que je publie et 2) cette histoire prend place à l'intérieur d'un numéro spécial consacré à Isaac Asimov. Ce numéro réunit les fictions de plusieurs vétérans du milieu de la SFFQ -- en dehors de moi, qui suis le plus jeune auteur du numéro :-) -- ainsi que deux articles forts intéressants. Un joli numéro spécial à lire, quoi :-)



Le fantôme dans le mécha

Par Philippe-Aubert Côté
I

Une heure après le début de la diapause, Néolème et Théo s’emmitouflèrent dans leur vareuse protectrice, sortirent de leur chambre et traversèrent les appartements du Seigneur sans en éveiller les occupants. Déjouant la vigilance des gardes, ils empruntèrent la poterne de service pour émerger au pied des murailles de la forteresse d’Irénosthène. « On devrait être en diapause, protesta Néolème. Si on nous attrape…

— Retourne près de tes blocs mémoriels, si tu as peur », lui répliqua Théo.

Comme prévu, Rhupan les attendait à l’angle de la contre-garde orientale. Après une accolade rapide, les trois amis s’élancèrent sur les sentiers montagneux qui descendaient en sinueux lacets jusque dans la Kludde Chasma, vaste réseau de vallées où s’épanouissait la célèbre forêt de cristal. « On fait une bêtise », chuchotait Néolème pour lui-même.

Certes, ils disposaient de cinq heures avant la fin de la diapause, mais si jamais le Seigneur s’éveillait plus tôt et constatait leur disparition ? Néolème aurait dû rester tranquille dans son propre sarcophage, à recharger ses accumulateurs… Mais Rhupan voulait leur montrer « quelque chose de tabou », et refuser son invitation aurait constitué une grave offense : c’était grâce à lui que les autres juvéniles avaient cessé de surnommer Néolème « sauterelle détraquée ».

Ils cheminèrent une bonne heure. Néolème s’arrêtait pour sonder les parages, en quête d’un éventuel poursuivant, puis repartait au pas de course pour rattraper ses deux compagnons. Dans les hauteurs, la forteresse d’Irénosthène, juchée au sommet du contrefort dans lequel on l’avait en partie sculptée, se découpait sur un ciel grenat. Au-delà, le massif de Kludde, dévorant le quart de la voûte céleste, laissait fuir de longs nuages orographiques depuis ses cimes déchiquetées.

Au bas du contrefort, les trois robots traversèrent une succession de collines rocailleuses où fleurissaient les premières touffes d’aiguilles translucides. Plus loin, des centaines de conglomérats iridescents, parsemés de cristaux rhomboédriques, luisaient dans le crépuscule rougeâtre qui baignait en permanence la région. Les capteurs internes de Néolème frémirent quand il s’insinua entre eux : il y avait tant d’électricité accumulée ici ! Il ramena son capuchon sur son crâne insectoïde et, avec d’infinies précautions, évita les aspérités des gemmes. Les robots foudroyés survivaient très bien aux décharges de Kludde Chasma, mais Néolème n’était encore qu’un juvénile au tégument souple : même avec sa vareuse, il hériterait d’une sévère brûlure.

Il aurait aimé être comme Rhupan : comme tous les enfants de la race Tenma, celui-ci possédait déjà un corps adulte, avec une cuirasse articulée sous laquelle roulaient des muscles nanocarbonés indifférents à la foudre et aux objets tranchants. Rhupan pouvait vagabonder à travers la forêt de cristal avec pour tout vêtement un kilt en lanières de cuir, mauves comme son tégument thoracique.

« Nous approchons », émit Rhupan sur une fréquence cryptée.

Les trois robots se trouvaient maintenant entourés par une multitude de piliers quartzifères hauts de quatre à cinq mètres, aux surfaces effilochées, d’apparence soyeuse. Suivant leur guide, Néolème et Théo avancèrent sur une cinquantaine de mètres avant de s’abriter derrière un arbre diamantin effondré.

Néolème put zoomer à travers l’espace libre laissé entre le tronc et le sol : trente mètres plus loin s’ouvrait une large clairière, au bord de laquelle une quarantaine de Tenmas étaient agenouillés sur des tatamis. L’un d’eux, un robot massif à la cuirasse vermillon, arborait sur le devant de son heaume céphalique une libellule dorée – Néolème ignorait de quel clan cet insecte était l’emblème. À voir la largeur du couvre-nuque de l’individu, et l’ampleur des ailettes décoratives sur ses tempes, il s’agissait sans aucun doute du chef. De part et d’autre de celui-ci, quatre Tenmas plus âgés, au tégument terni, étaient installés. En plus du kilt traditionnel, ils avaient revêtu une tunique vert de cobalt.

Tous regardaient la huitaine de guerriers qui s’affrontaient au centre de la clairière. Non, ils ne luttaient pas tout à fait entre eux. Avec leurs sabres, ils excitaient les cristaux de Kludde Chasma pour en arracher des éclairs. Quand ils y parvenaient, ils faisaient ricocher la fulguration sur leur lame pour la renvoyer à leurs adversaires. Ceux-ci tentaient de l’éviter ou de la réexpédier à un autre joueur.

Une joute de porte-éclair. L’un des rituels les plus tabous des Tenmas. « C’est un au revoir ? demanda Théo à Rhupan sur la fréquence cryptée.

— Oui. Le clan offre une dernière joute pour honorer les quatre aînés qui portent la tunique verte. À la fin, chacun d’eux sera accompagné au cœur de Kludde Chasma par l’un de ses enfants pour rencontrer sa mort. »

Néolème frémit des antennes. « Ils vont être euthanasiés ?

— Non. Quand nous sentons nos biocomposantes se flétrir, nous allons au-devant de la mort avec dignité. » Rhupan effleura son plastron. « Tous les Tenmas ont des cristaux de Kludde Chasma dans leurs parties cybernétiques. Kludde Chasma fait partie de notre cycle vital. Nous naissons avec ses minéraux, nous nous épousons en son sein, et quand nous sommes vieux, nous y retournons. »

Ils restèrent silencieux tous les trois, les yeux fixés sur la joute de porte-éclair. Néolème trouvait cela magnifique. Et désespérant. Conduire ses proches à la mort au lieu de les soigner ? C’était… cruel !

« Néolème, Théo, voulez-vous être mes amis ? » demanda Rhupan.

Néolème dévisagea Théo. Celui-ci, avec son visage d’humain en argent et ses yeux bleus si expressifs, semblait surpris et ravi tout à la fois.

Rhupan expliqua : « Chez les Tenmas, les amis doivent posséder un souvenir. Un secret qu’ils gardent pour eux. Je voulais vous offrir ce spectacle comme souvenir. » Il inclina la tête. « Acceptez-vous d’être mes amis ? »

Théo posa la main sur le front de leur camarade, là où le heaume céphalique s’emboîtait dans sa visière. « On sera amis pour la vie.

— Et au-delà », renchérit Néolème en effleurant des doigts la tempe du Tenma.


II

1.

Le pilote replia les voiles. Le petit éoscaphe décrocha des vents de haute altitude et descendit en direction du massif de Kludde, planant sur les courants intermédiaires. Loin en bas, la forteresse se dressait toujours sur son contrefort, séparé de la montagne par un large col. Irénosthène, gardienne des frontières entre les deux plus grands empires d’Anachéron : celui de l’Octant, au sud, auquel appartenait Théo, et celui des Tenmas, au nord.

En apercevant ainsi la citadelle du haut des airs, Théo fut submergé par la nostalgie. Pendant toute son enfance, alors que lui et son gémeau passaient d’un de leurs quatre cogéniteurs à un autre pour accomplir leur apprentissage, il venait à Irénosthène une fois par an, pendant trois mois, pour acquérir les rudiments du commerce et des échanges avec les autres cultures robotiques.

C’était avant son entrée dans l’âge adulte et le début de ses fonctions officielles en tant qu’aide diplomatique auprès des traîne-cyclones, quatre ans plus tôt. Théo s’attendait à voir Irénosthène changée, mais en zoomant depuis le cockpit, il repérait les remparts de pierre familiers, soutenus par des piliers granitiques sculptés à même la montagne, et les mêmes bâtiments aux arêtes prolongées par des éperons pour fendre les vents. Autour du donjon central, où résidait l’administration, les comptoirs commerciaux destinés aux Tenmas s’étalaient sur les bastions qui accueillaient aussi les jardins et les zoos.

Les zoos. Théo s’y était bien amusé, autrefois, à apprivoiser les créatures organiques. Réprimant un rire grinçant, il se rappela comment son gémeau raillait son désir de « communiquer » avec les bêtes. Et pourtant ! Cette grande sauterelle de Néolème n’avait pu s’empêcher d’adopter un chat qu’il gardait contre lui à l’intérieur de son unité de recharge. Un félin tout gris, qui avait dû être son seul ami à la forteresse – en dehors des blocs mémoriels consacrés à la physique, de Théo et de Rhupan, bien sûr.

Rhupan. Où était celui-ci, en ce moment ?

« Atterrissage dans quelques minutes, dit le pilote, un serpentiforme connecté aux commandes. Le voyage vous a été agréable ?

— Il l’a été, croyez-moi.

— J’en suis ravi. Je m’en voudrais de déplaire à l’un des enfants du Seigneur d’Irénosthène.

— Je ne suis qu’un humble diplomate », précisa Théo.

Cela faisait des années qu’on ne l’avait pas qualifié « d’enfant du Seigneur d’Irénosthène ». Théo réprima son agacement : il ne venait pas en rejeton d’un monarque exigeant plus de déférence qu’un autre. Le Seigneur d’Irénosthène n’était qu’un commerçant puissant au service de l’Octant, non un roi. Et Théo rendait seulement visite à son cogéniteur, comme n’importe quel citoyen attentionné le ferait.

Faux. Son cogéniteur l’avait appelé. « Théo, tu dois venir, avait-il dit d’une voix tracassée. Pour une mission des plus importantes. »

Or, Polychirès, Seigneur d’Irénosthène, n’avait jamais été inquiet.


© 2012 Philippe-Aubert Côté et Revue Solaris.

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